Que faut-il faire contre ce fléau nommé alcool ?

Dans l’actualité du Pays, des joutes politiciennes se déroulent sous les yeux du public calédonien habitué de lire des communiqués de presse qui souhaitent rétablir la vérité, attaquer des propositions adverses ou simplement faire le buzz.

L’une de ces joutes a particulièrement attiré l’attention de l’équipe de Terre de Santé, dont la mission est d’apporter à la population calédonienne, aux décideurs politiques et aux professionnels de santé, les meilleures évidences scientifiques pour prendre les décisions les plus fiables et efficaces.

Ainsi, une nouvelle plateforme politique, « L’Avenir en Confiance » (AF), dont nous n’avons strictement aucune affiliation malgré leur récent logo extrêmement similaire au nôtre, a proposé plusieurs mesures pour lutter contre l’alcoolisation massive des Calédoniens :

  1. Créer des espaces de vente dédiés, type « Bottle shop » que l’on trouve dans de nombreux pays anglo-saxons ;

  2. Supprimer les restrictions horaires des ventes d’alcool.

Deux propositions immédiatement attaquées par un autre parti politique, Calédonie Ensemble (CE), qui stigmatise la mesure sans opposer de véritables arguments.

En réalité, le parti CE est « radicalement opposé » à la suppression des restrictions d’achat d’alcool les mercredis, vendredi, samedi et dimanche après-midi.

Le parti CE détaille son analyse sur ce sujet, « même si elles ne constituent pas un outil totalement efficace pour éviter les beuveries sur la voie publique, et même si elles ont conduit à un développement d’un marché noir, nous considérons qu’elles ont contribué à ramener de la tranquillité dans certains quartiers. »

La mesure aurait donc une utilité qui se rapproche plus du confort pour certains quartiers, ne traitant que le sujet du tapage nocturne.

Au sein de Terre de Santé, nous nous étonnons de la réaction non argumentée du parti CE, et du manque de mesures plus complètes et complémentaires de la plateforme AF.

Afin d’aider réellement les Calédoniens à prendre des décisions éclairées, et ainsi mettre en application les grands principes du plan de santé Do Kamo, nous livrons ici le fruit d’une analyse internationale et scientifique de l’efficacité des mesures de prévention contre les alcoolisations massives et tous les dommages qui y sont liés (accidents mortels de voiture, violence publique et familiale, ivresse sur la voie publique, tapage nocturne, etc.)

Plus encore, cette mise au point met en lumière ce qui est dramatiquement absent des politiques de santé de public de notre pays : des analyses et des évaluations de l’efficacité des dispositifs de prévention mis en place.

Sans cette évaluation critique, indépendante, et rigoureuse, notre Pays est condamné a répéter les mêmes erreurs et s’apitoyer sur son sort indéfiniment. Les choses doivent changer.

Car au-delà de la tranquillité de certains quartiers qui aurait été retrouvée, le plus important pour le pays reste l’impact de cette consommation abusive sur la mortalité routière, les violences (publiques et manifestes ou familiales), les maladies graves et leur taux de mortalité (cirrhose, etc.)

1. Les restrictions d’horaires sont-elles efficaces ?

Depuis 2008, les Calédoniens sont habitués à voir les ventes d’alcool interdites à partir de midi les mercredis (hors vacances scolaires), vendredis, samedis, dimanches et les veilles de jours fériés et les jours fériés eux-mêmes.

Cela fait 10 ans que cette mesure mise en place pour des raisons de lutte contre l’ivresse sur la voie publique n’a jamais été évaluée comme il se doit. Voici une grave défaillance de nos pouvoirs publics.

Peut-être parce que la littérature scientifique internationale ne démontre aucun bénéfice d’une telle mesure sur la mortalité générale, le nombre d’accidents de voiture et la mortalité routière ni sur le nombre de crimes ou de violences.

Cette mesure montre en revanche son intérêt pour « déplacer » les problèmes ailleurs ou à d’autre moment de la journée. Exactement ce que remarque le parti politique CE. Maigre avancée pour le Pays qui possède la mortalité routière la plus élevée de France et de ses territoires.

En réalité, les Calédoniens se sont très bien adaptés à ses restrictions d’alcools. Les foyers font leurs courses en conséquence, réalisent des stocks ou vont s’approvisionner au marché noir, qui court-circuitent mécaniquement l’efficacité de la mesure.

Cette mesure place donc les citoyens dans des situations illégales et à risques, en plus de donner une charge de travail supplémentaire aux forces de l’ordre.

Pire que tout, cette mesure aura eu l’effet pervers d’augmenter le nombre de cavistes sur le territoire, augmentant ainsi la densité des points de vente d’alcool, ce qui est d’après la littérature scientifique un levier majeur pour augmenter la consommation d’alcool des jeunes et des adultes.

Cette mesure pourrait donc avoir eu l’effet contraire : augmenter la consommation et tous les problèmes sanitaires liés.

Car aujourd’hui, le constat est alarmant. D’après les données de Plan.nc, nous avons à Nouméa : 23 cavistes, 109 libre-service et 30 supermarchés. Au total, 162 magasins avec licence pour la distribution d’alcool pour 100 000 habitants sur Nouméa, soit  1 point de vente pour 617 habitants.

Or, les données de la littérature scientifique mentionnent les limites de densité autorisées dans certains pays avec un maximum d’un magasin revendeur pour 2000 habitants).

Autrement dit, pour atteindre une densité de 1/2000 habitants, nous devrions diviser par 3 le nombre de magasins revendeur (environ 50 pour Nouméa).

Mais faute d’évaluation critique, il est impossible de trancher avec certitude.

Cependant la Nouvelle-Calédonie connaît toujours une mortalité routière gravissime, et des cas d’IPM et de violence conjugales extrêmement préoccupants. Une situation inchangée depuis la mise en place en 2008 de la mesure, manifestement et scientifiquement inefficace, de la restriction d’horaire d’alcool.

Évolution du nombre de morts sur la route entre 2004 et 2016.

2. Les « bottle shop » sont-ils la solution ?

En revanche, la proposition de la plateforme politique AF de créer des « bottle shop » (et non de simples cavistes) pourrait être efficace, si associée à d’autres mesures.

Les Bottle shop sont des magasins dédiés à la vente d’alcool uniquement. Dans le cas d’une mise en place de Bottle Shop, tous les supermarchés, supérettes, libre-service ne seraient donc plus autorisé de vendre de l’alcool (des exceptions et des cas particuliers existent).

D’après la littérature scientifique, les « bottle shop » permettent de limiter la densité des points de vente d’alcool, permettant de limiter la consommation des adultes et des jeunes, mais aussi le nombre d’accidents de la route. Cette mesure pourrait aussi permettre un contrôle plus efficace des pièces d’identité.

Cela semble d’autant plus évident que le territoire compte une densité de magasin, de petites, moyennes et grandes surfaces extrêmement importantes, facilitant d’autant plus l’accès à l’alcool.

Mais il faudrait être fou pour croire que ces seules mesures suffiront à inverser la tendance actuelle, et dramatique, en plus d’être lourdement coûteuse pour la collectivité.

3. Il faut multiplier les mesures adaptées

Il faut surtout que la population calédonienne prenne conscience de ce problème de santé publique, pour ensuite implémenter des séries de mesures, tant sur l’accès à l’alcool, que sur les contrôles routiers, les réglementations dans les bars et les contrôles de police.

Parmi les mesures qui ont démontré une efficacité (modeste à forte) dans la littérature scientifique, nous retrouvons :

  • Augmenter l’âge minimum de vente d’alcool. Un point qui prend son sens au regard de la mortalité routière qui touche surtout la tranche d’âge en droit de consommer de l’alcool (18-20 ans). Les USA ont observé une baisse significative des accidents mortels de la circulation avec l’instauration de la limite d’âge à 21 ans ;

  • Améliorer et renforcer le contrôle de la vente d’alcool dans les bars aux personnes en état manifeste d’ivresse. Avec des contrôles qui doivent être réguliers, tous les 6 mois dans tous les lieux publics de revente d’alcool, avec des amendes fortes et dissuasives ;

  • Rendre obligatoires des formations pour les responsables et les serveurs afin de mieux repérer les personnes manifestement saoules, afin de ne plus les servir. Ou bien pour les personnes qui ne sont pas dans l’âge légal d’achat. Cette mesure devrait aussi être assortie d’amende en cas de non-réalisation des formations et de révocations des licences pour infractions aux règles. Également dans la formation, une approche comportementale pour inciter les clients à ne pas prendre le volant.

Les leçons à retenir

Pour régler le problème d’IPM, d’accident mortel de la circulation et des problèmes sanitaires et sociétaux liés à la consommation excessive d’alcool, une seule mesure ne sera pas la solution.

Tous les spécialistes s’accordent pour dire qu’il faut un nombre conséquent de nouvelles mesures, qui prennent en compte toutes les dimensions du problème :

  • l’éducation et la sensibilisation des adultes et des jeunes ;

  • la sensibilisation et la répression des bars/boîtes de nuit (fermeture administrative) qui ne respectent pas les règles avec des contrôles réguliers ;

  • améliorer la desserte des zones sensibles par les transports en commun ;

  • les contrôles policiers sur les routes aux heures et journées sensibles ;

  • la limitation de la densité de magasin vendeur d’alcool ;

  • l’augmentation de l’âge légal d’achat ;

  • instaurer des classes de sensibilisation pour les délinquants routiers pour limiter les cas de récidives ;

Ce que l’on doit aussi retenir c’est bien qu’aujourd’hui, la vaste majorité de nos politiques de santé publique ne sont pas ou très insuffisamment évaluées. Nous n’avons aucune idée de leur efficacité, si toutefois elles ont en une.

Concernant la gestion de la crise « alcool », nous avons mis en place en Nouvelle-Calédonie la seule mesure connue pour déplacer les problèmes dans d’autres zones géographiques et à d’autres moment de la journée, sans régler le fond, par complaisance, manque d’ambition ou d’expertise rigoureuse… tout est possible.

Espérons que les partis politiques de ce pays s’empareront sérieusement de ce problème sociétal gravissime, en faisant appel aux nombreuses expertises internationales déjà publiées sur ce sujet, au lieu d’inventer des remèdes sans prendre la peine de les évaluer.

Références

  1. Interventions on Control of Alcohol Price, Promotion and Availability for Prevention of Alcohol Use Disorders in Adults and Young People. NICE Centre for Public Health Excellence

  2. Traffic Safety and Alcohol Regulation. A Symposium June 5–6, 2006 Irvine, California

  3. L’efficacité de la prévention alcool en question : textes réglementaires et/ou interventions validées ou prometteuses chez les jeunes ?

  4. INTERVENTIONS VALIDÉES OU PROMETTEUSES EN PRÉVENTION DE LA CONSOMMATION D’ALCOOL CHEZ LES JEUNES : SYNTHÈSE DE LA LITTÉRATURE Juliette Guillemont, Juliette Clément, Chloé Cogordan, Béatrice Lamboy

  5. DÍAZ GÓMEZ (C.), LERMENIER (A.), MILHET (M.), Évaluation de l’interdiction de vente d’alcool et de tabac aux mineurs, OFDT, 2013, Saint-Denis, 134 p.

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